On vous disait lundi tout le bien que l’on pensait d’Harmonium, le nouveau film de Kôji Fukada présenté à Cannes dans la selection Un Certain Regard. Nous avons eu la chance de nous entretenir avec lui pour une interview au cours de laquelle il revient longuement sur son film et son travail avec sa star Tadanobu Asano.

La genèse du film.

Harmonium est un projet que je porte depuis très longtemps. En 2006, j’avais déjà rédigé un synopsis qui tenait sur une page A4. C’était quelque chose d’extrêmement court. Pour des raisons conjoncturelles, le film n’a pas pu se monter à cette époque-là. J’ai commencé à retravailler dessus il y a un peu moins de 3 ans et on a pu tourner à l’hiver 2015.

Kôji Fukada

La structure du film existait depuis le tout début. Dès 2006, j’avais décidé que la première partie serait l’histoire d’une famille, un couple avec une petite fille, dont la vie serait complétement bouleversée et détruite par l’arrivée d’un homme errant qui disparaîtrait aussitôt le drame commis. C’était déjà écrit tel quel. La seconde partie devait être le portrait de ce couple qui doit vivre avec cette souffrance due aux tragiques événements qui leur sont arrivés. Pour cette structure globale, rien n’a changé.

Le genre

Si je devais choisir un genre pour définir Harmonium, comme je considère que c’est l’histoire d’une famille, je dirais que c’est un drame familial. C’est peut-être le genre qui lui correspondrait le mieux de mon point de vue. Mais je ne réfléchis pas tellement en ces termes. Je n’ai pas non plus le sentiment d’avoir fait un film de genre. Ce qui me convient le mieux, c’est que chaque spectateur décide du genre qu’il veut lui attribuer.

Tadanobu Asano

Je ne sais pas comment ça se passe en France, mais le personnage de Yasaka, interprété par Asano, sort de prison, où on lui a appris cette démarche militaire, extrêmement rigide, un petit peu mécanique. L’idée était que le personnage a encore ces reflexes dont il n’arrive pas à se défaire car c’est juste le début de sa liberté. C’est Asano qui a fait beaucoup de propositions par rapport à tout ça et on a beaucoup travaillé ensemble la gestuelle et le personnage en lui-même.

À propos de scène du repas (où Asano mange à toute vitesse)

On l’a fait 3 fois et il a dit qu’il ne pouvait pas en faire une de plus (rires). C’est toujours dans cette idée de montrer qu’il est conditionné par la prison, où l’on mange extrêmement vite. On a entendu dire que ça devient une habitude pour eux. L’anecdote m’a amusé et on a décidé de l’utiliser pour le film.

Le point de vue

J’ai toujours envie d’écrire des films qui portent plusieurs voix et pas une seule. Je n’écris pas de films à la première personne, mais plutôt à la troisième personne, de façon à ce que l’on ne s’attache pas à un personnage, mais que l’on ait le point de vue de tous ceux qui interviennent dans l’histoire. Dans Harmonium, il y a une circulation autour d’un trio de personnages, afin que le spectateur puisse s’identifier et s’attacher selon les moments du film, en fonction de ce qu’il est lui et de la façon dont la relation évolue aussi au sein du film.

Fuchi No Tatsu

Le titre japonais, Fuchi No Tatsu,  n’est pas le même que le titre international, Harmonium. On peut le traduire par « Au bord du gouffre ». C’est l’idée que l’on se tient au bord d’un gouffre dont le fond pourrait être l’âme de l’être humain. C’est une métaphore que j’ai empruntée à un metteur en scène de théâtre, Oriza Hirata. Il considère que le travail de l’artiste est de s’approcher le plus possible de ce bord, sans pour autant tomber dans le gouffre. Pour lui, tout le travail de l’artiste est de trouver la juste distance. Je laisse à chaque spectateur la possibilité d’interpréter un gouffre qui serait différent pour chacun des personnages. On peut considérer que pour Yoshio, le gouffre est le simple fait que Yasaka revienne, puisque ça fait ressurgir son passé et les souvenirs qu’il a avec lui. Pour Akié, on peut considérer que son gouffre est la culpabilité, par exemple d’avoir repoussé les avances de Yasaka, ce qui l’aurait poussé à commettre l’irréparable avec sa fille. Je pense que c’est à vous de voir. Pour moi, ce qui fait un bon titre, c’est évidement d’avoir un lien avec le contenu du film, mais qui laisse aussi assez d’espace à chacun pour interpréter comme il le souhaite et le déplacer où il veut.

Les couleurs

On a beaucoup réfléchi aux couleurs pour le film, mais il y en a une en particulier qui est vraiment une sorte de fil conducteur, c’est la couleur rouge. Elle remémore la présence de Yasaka. C’est une couleur que l’on a choisie avec Tadanobu Asano. Je lui ai dit que ce serait bien que l’on choisisse une couleur totem et il a pensé au rouge. Pendant toute la première partie du film, il est comme drapé de blanc : il porte une chemise blanche ou une blouse blanche. Et d’un coup, au moment où la violence ressurgit en lui, il retire son blanc de travail et il a ce T-shirt rouge. C’est un peu le moment pivot du film. Puis, ce rouge réapparaît comme une couleur conductrice : il y a le sac à dos rouge de la jeune fille, celui de Takashi ; quand il avoue être le fils de Yasaka, il y a près de son visage, derrière lui, un appareil rouge dans l’atelier… La couleur est réemployée pour faire ressentir cette présence à nouveau, même une fois que Yasaka a physiquement disparu.

Les projets

J’ai un projet qui est bien avancé puisque normalement il devait se tourner cet été, mais pour des raisons de disponibilité du casting, ce serait plutôt l’année prochaine. Le film s’appelle The Man From The Sea et se passera en Indonésie, avec des Japonais résidant là-bas et des Indonésiens. Ce sera une histoire de jeunesse produite par Nikkatsu.

 

Traduction : Léa Le Dimna

Photos : Elvire Rémand.

Remerciements : Viviana Andriani & Audrey Grimaud.

Propos recueillis par Victor Lopez le 15/05/2016 à Cannes.