C’est au Marché du film, sous le Palais des Festival et loin du tapis rouge, que se jouent les choses importantes pour les producteurs de tous les pays. Les boîtes y tiennent des stands et viennent y présenter leurs derniers films dans le but de les vendre à l’International. Nous sommes allé voir Nikkatsu, l’une des sociétés de production les plus importantes du Japon, pour leur poser quelques questions sur les raisons de leur présence, et les films qu’ils présentaient cette année. Emico Kawai, en charge de la distribution internationale du groupe, répond à nos questions.

Japan LifeStyle : Quelles sont les enjeux pour une société de production comme Nikkatsu au Marché du film de Cannes ?

Emico Kawai : Je viens à Cannes tous les ans depuis plus de 10 éditions, mais Nikkatsu se déplace depuis plus longtemps encore. C’est important pour notre visibilité d’avoir un stand ici. Le but est que le plus de gens possible aient conscience de l’existence de ma compagnie. Nous faisions beaucoup de projections pour les acheteurs dans la passé, mais nous avons arrêté cette année, car je sens qu’il se réduit considérablement. En fait, nos clients peuvent déjà voir les films grâce à des liens que nous envoyons en amont, ou même des DVD, de sorte que personne n’a à attendre les projections à Cannes avant de venir nous voir pour des rendez-vous. C’est plus simple pour tout le monde. C’est donc un lieu qui est réservé au business. Mais après, c’est aussi bien de monter des projections à Cannes. Et bien sûr, si j’avais l’occasion, j’adorerais montrer un film en sélection officielle : c’est la raison pour laquelle nous faisons des films !

Est-ce qu’une sélection officielle impacte la fréquentation des films au cinéma au Japon ?

Oui, ça peut aider pour la promotion du film. Tous les producteurs veulent voir leur film faire leur grande première dans des festivals et y envoyer leurs acteurs. Un de mes films était par exemple à Udine (ndr : le plus important festival de cinéma asiatique en Italie), une semaine avant Cannes : Hime-anole (ndr : de Keisuke Yoshida). On a pu y aller avec le réalisateur et les acteurs, ce qui est excellent pour la promotion du film au Japon. La télévision japonaise reprend ensuite les images tournées là-bas. On va donc dire que c’est une vraie tendance pour un film d’avoir une tournée promotionnelle à l’étranger pour assurer une bonne sortie dans les cinémas japonais.

Et est-ce que cela aide aussi pour vendre les films japonais à l’international ?

Ça, je n’en suis pas certaine… Oui et non ! Les films choisis dans les grands festivals, comme Toronto ou Cannes, sont toujours des mêmes réalisateurs : Kore-eda, Kawase, Kurosawa… Mais cela peut aider comme une introduction au cinéma japonais : une audience assez importante découvre leurs films et peuvent creuser ensuite pour découvrir des films plus petits.

Nikkatsu a d’ailleurs des réalisateurs qui sont toujours sélectionnés dans des festivals internationaux, comme Sion Sono ou Takashi Miike…

Oui, je me suis d’ailleurs occupé de Yakuza Apocalypse de Miike l’an passé. Donc, oui, ça m’aide pour vendre les films sur le marché international.

Nikkatsu

Quels sont les films importants pour Nikkatsu cette année ?

On fête les 45 ans du Roman Porno (ndr : film érotique à petit budget mais dont la liberté artistique était souvent importante, c’est le genre phare de Nikkatsu dans les années 1970) et nous avons décidé de faire de nouveau films ! Nous avons demandé à Hideo Nakata, Sion Sono, Isao Yukisada, Akihiko Shiota et Kazuya Shiraishi de les réaliser. Ils ont une liberté totale. On leur a juste donné le format et un budget limité. Nous sommes ravis qu’ils aient accepté car ils tournent généralement avec des budgets beaucoup plus élevés, mais ils ont tous une vraie passion pour le genre. Nakata a même commencé sa carrière en étant assistant de Masaru Konuma (ndrréalisateur connu pour ses Roman Pornos des années 1970) : il a donc une relation spéciale avec le genre. Quant à Sion Sono, il est… hum, quelqu’un de très libéré et il adore filmer ce type de films. Nous nous concentrons donc sur ces Romans Pornos, et mon but est de valoriser le catalogue en proposant ces nouveaux films, avec certains titres plus anciens.

Avez-vous déjà vendu ces films à l’étranger ?

Oui, il y a eu une grosse compétition en Corée. Cinq distributeurs se les arrachaient ! Nous allons les voir dans beaucoup de festivals là-bas. Nous n’avons pas encore montré les films, car tous ne sont pas finalisés, mais beaucoup de pays se montrent intéressés.

La France devrait être intéressée par le Sion Sono…

Quand je viens en France, tout le monde me parle de Sion Sono, il semble vraiment très populaire ici. Mais quand j’ai vendu Tokyo Tribe, il n’a pas très bien marché…  

Oui, le film a fait quelques festivals, où il a été bien accueilli et est sorti en vidéo chez Wild Side, mais ne s’est pas très bien vendu.

C’est celui que je préfère, donc j’ai été très déçue. Il y a aussi The Whispering Star, l’un de ses tout derniers, un film très calme et noir et blanc, que l’on a montré à Toronto. C’est un film magnifique, mais personne ici ne semble vouloir l’acheter.

Comment voyez-vous le marché français pour les films japonais ?

Je dois dire que je ne vois plus beaucoup de distributeurs français. J’ai des demandes de petites plateformes pour la VOD, qui commencent à acheter des films japonais, ce qui est une nouveauté. Il y a aussi plus de festivals français qui montrent des films japonais, ce qui est très bien. Nous avons par exemple un film qui s’appelle Being Good de Mipo O, qui a reçu un prix au Festival International du Cinéma Asiatique de Vesoul. Le film sera d’ailleurs bientôt visible en VOD sur l’une de ces plateformes en France. La VOD est vraiment ce qui permet aux gens de se faire une idée de ce à quoi ressemble le cinéma japonais.

Propos recueillis par Victor Lopez à Cannes le 15/05/2016.