Avec Silence, en salles le mercredi 8 février, Martin Scorsese s’intéresse au martyre des prêtres catholiques dans le Japon du XVIIe siècle en adaptant le roman culte éponyme de Shusako Endo. Un bref retour sur l’histoire du film pour mieux en comprendre les enjeux en attendant de le découvrir au cinéma.

Si le nom de Martin Scorsese évoque immédiatement l’image d’un New York nocturne gangréné par le crime et la mafia, le réalisateur de Taxi Driver est aussi profondément marqué par une éducation catholique traditionaliste qui le fait même hésiter entre une carrière de prêtre et de cinéaste. Quand il opte finalement pour le cinéma comme seule religion, il construit une œuvre profondément marquée par la foi et la chrétienté hantée par des personnages torturés en quête de rédemption. À la fin des années 1980, Scorsese est au Japon sur l’invitation du mythique Akira Kurosawa (Les sept Samouraïs), qui l’a choisi pour incarner Vincent Van Gogh dans Rêves (1990). C’est là que le réalisateur américain, qui vient de terminer son film le plus ouvertement religieux, La dernière tentation du Christ (1988) découvre  Shusako Endo. La proximité thématique entre son œuvre et celle de l’écrivain catholique japonais le pousse immédiatement à envisager d’adapter son roman le plus connu : Silence. Inspiré d’une histoire vraie déjà adaptée sur grand écran par Mashahiro Shinoda en 1971, le roman relate le voyage de deux prêtres jésuites dans le Japon du XVIIe siècle à la recherche de leur mentor, le père Ferreira, à une époque où le catholicisme est décrété illégal dans l’archipel. Ce que n’imagine pas Scorsese, c’est qu’il va devoir effectuer un véritable chemin de croix pour enfin porter cette histoire à l’écran, qui ne verra le jour que près de 30 ans plus tard.

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Une première mouture du scénario est prête dans les années 1990 et Martin Scorsese est décidé à enchaîner le tournage de Silence après celui de Kundun, son film sur le 14e Dalaï Lama, mais ce dernier est fraîchement accueilli. Résultat : le cinéaste revient à New York avec À Tombeau ouvert (1998) et remet à plus tard son questionnement de la foi au Japon. Rebelote en 2002 : Silence devait être lancé après Gangs Of New York, mais est encore repoussé. Il faut attendre 2014 pour que les choses avancent et qu’un budget de 47 millions de dollars (moins de la moitié que le précédent film du réalisateur, Le Loup de Wall Street) soit finalement complétement débloqué entre les États-Unis, le Mexique et Taïwan – Scorsese est lui-même forcé de faire preuve d’abnégation et accepte de ne pas toucher de salaire pour tourner le film.

Liam Neeson plays Father Ferreira in the film SILENCE by Paramount Pictures, SharpSword Films, and AI Films
Liam Neeson joue Père Ferreira dans le film SILENCE de Paramount Pictures, SharpSword Films, et AI Films

Dans la même optique d’économie, le tournage n’a pas lieu au Japon mais à Taïwan, où les coûts de production seraient moins élevés. Un beau casting japonais rejoint par contre les stars américaines Liam Neeson, Andrew Garfield et Adam Driver (qui ont elles-aussi acceptées de réduire leur salaire). L’impressionnant Tadanobu Asano, vu récemment dans l’excellent Harmonium de Koji Fukada (toujours en salles, dépêchez-vous !) remplace au pied levé Ken Watanabe, qui semble avoir déclaré forfait après les multiples faux départs de production. C’est sa prestation en Genghis Khan dans Mongol de Sergey Bodrov (2008) qui aurait convaincu Scorsese. Il est rejoint par Yosuke Kubozuka (Onizuka dans l’adaptation télé de GTO, plus récemment vu chez Sono Sion dans les générationnels Himizu et Tokyo Tribe), l’acteur de théâtre Yoshi Oida et le cinéaste culte Shinya Tsukamoto, chef de file du cyberpunk nippon avec Tetsuo ; soit des choix très éclectiques qui témoignent d’une vraie curiosité pour la création artistique japonaise contemporaine.

Enfin, pour ceux qui voudraient creuser la thématique du film et son inscription dans l’histoire et la géographie japonaise, on ne peut que conseiller de se pencher sur l’ouvrage de Philippe Pelletier, à sortir en mai. L’auteur, universitaire ayant déjà écrit de nombreux ouvrages sur le Japon, revient sur son exploration des îles Gôto, qui furent le théâtre des événements ayant inspiré le livre de Shusaku Endo qu’adapte Scorsese, et qui subit depuis quelques années de plein fouet les conséquences de l’exode rurale.

À voir :

  • Silence de Martin Scorsese. En salles le 08/02/2017.
  • Silence (1971) de Mashahiro Shinoda. Inédit.

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