C’est un double retour aux sources qu’effectue Gackt en venant présenter son nouveau film, Karakunan de Hamano Yasuhiro, qui le voit revenir au cinéma après une pause de 14 ans dans sa carrière d’acteur, à l’Okinawa International Movie Festival. Le légendaire chanteur de Malice Mizer, qui a traversé 20 ans de carrière avec un succès jamais démenti, est en effet originaire de l’archipel situé à l’extrême sud du Japon. Nous avons profité de sa présence au festival pour lui parler de ses choix de carrière, de son attachement à Okinawa et de ses croyances.

 

7. Karanukan

Karakunan et la carrière d’acteur

« Je n’ai jamais arrêté ma carrière d’acteur. Je l’ai continuée avec des drama pour la télévision, mais mon activité principale est la musique. J’ai eu beaucoup d’offres au cinéma, mais en fait, les calendriers ne correspondaient pas. Pour des raisons de planning, je ne pouvais pas y participer et j’ai dû en repousser beaucoup.

Quand je regarde au plus profond de moi, je ne me catégorise ni comme musicien ou acteur. Je ne me divise pas pour entrer dans l’une de ces cases. Je me vois comme un expressionniste : j’exprime des choses, je ne suis ni acteur, ni musicien. Dans cette perspective, je me demande comment exprimer ces choses : par la musique, ou par le jeu d’acteur ? Voilà la différence. Je ne fais pas des choix de carrière basés sur cette distinction. En fait, je ne suis personnellement pas vraiment intéressé par le fait d’être comédien au Japon. Si je dois le faire, j’aimerais le faire en dehors du Japon. Mais les offres ne sont pas si nombreuses et même quand elles arrivent, mon emploi du temps ne me permet pas de les accepter.

Dans les films américains, surtout à Hollywood, la production est immense et le budget très important comparé aux productions japonaises, où le planning est très serré en termes de jours de tournage. En raison de cette différence, les choses sont plus difficiles ici. Mais cela ne veut pas dire que je n’aime pas travailler sur des productions japonaises. J’aime le fait que les gens essayent de faire leur maximum à partir de cet environnement et du budget limités. J’aime travailler avec ces gens. Il y a donc vraiment des gens talentueux. Mais quand je considère l’industrie du cinéma japonaise dans son ensemble, j’ai l’impression que les bénéfices sont en berne. Et c’est de pire en pire. Je trouve cela très inquiétant. Je pense que le gouvernement japonais devrait apporter plus de soutien aux industries du divertissement, et pas seulement les films, mais aussi la musique. Une aide plus active serait une bonne chose.

En ce qui concerne Karanukan, la proposition est arrivée juste après une tournée, et le timing était parfait pour moi. C’était l’une des raisons qui m’a permis d’accepter. Mais je suis aussi né à Okinawa et je me suis demandé ce que je pouvais faire pour Okinawa et ses habitants en tant qu’originaire de l’île. C’est surtout ce point, extrêmement important, qui m’a convaincu de participer à ce projet. »

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Okinawa

« J’essaye toujours de revenir à Okinawa au moins une fois par an. Mais cette fois, j’ai fait ce film dans le nord d’Okinawa et aussi dans les îles du Sud, notamment à Iriomote. Ce sont des endroits qui ont gardé les traces de l’Okinawa historique. Ce sont des scènes que je pouvais voir quand j’étais enfant. Toute cette atmosphère m’a replongé dans mon passé à Okinawa. En fait, je me suis rendu à Iriomote pour la première fois de ma vie pour ce tournage et j’ai vraiment été bouleversé par sa beauté. »

La spiritualité

« Au Japon, nous avons beaucoup de religions, mais c’est finalement assez proche du fait de ne pas être religieux. Dans les autres pays, il y a très peu de personnes qui ne croient pas à ce qu’enseignent les religions comme le christianisme, le judaïsme, l’islam ou le bouddhisme, entre autres. Alors qu’au Japon, il y en a très peu. Même quand les parents sont religieux, les enfants ne savent pas en quoi croire. Okinawa est vraiment unique. Ma famille croit que les membres de la famille décédés deviennent des dieux, et qu’il faut les vénérer. L’autre religion célèbre la nature. On a donc à Okinawa ces deux conceptions : vénérer les ancêtres ou la nature. Nous avons donc des dieux dans l’eau, l’océan, les montagnes… Avoir une relation avec ces dieux est très naturel. C’est un peu comme si l’on devait être reconnaissant de tout ce qui nous entoure. Grâce à tout ce que l’on a, la beauté est partout. Vénérer la nature n’a ni théorisation détaillée ni rituels bien définis. Ceux qui le font aiment simplement la nature et les montagnes. En ce qui me concerne, quand j’ai du temps libre, j’aime aller dans un endroit où je peux ressentir la nature et profiter du vent.

Dans Karakunan (Gackt interprète un photographe de Tokyo, venant se ressourcer à Okinawa – ndr) mon personnage est fatigué de la vie dans une grande ville, même s’il est devenu très connu et a réussi. Il est las de tout cela. Son voyage à Iriomote va lui permettre de retrouver quelque chose qu’il a perdu. Moi-même, je suis une personne très calme, et je n’aime pas trop les grandes villes. Mais je ne fuis pas vraiment quelque chose en allant à la campagne. En revenant à Iriomote, le personnage du film renoue avec quelque chose d’essentiel, de basique. Il commence à travailler la terre. Beaucoup de citadins vont à Iriomote et commencent une nouvelle vie, deviennent agriculteurs. Mais cela ne veut pas forcément dire qu’ils sont fatigués de vivre dans des villes plus grandes. C’est comme si le Japon était malade. A Tokyo, les gens ne semblent plus satisfaits de rien, ne ressentent plus rien. J’ai le sentiment que la terre elle-même est malade. Plus les avancées technologiques sont présentes, plus les gens semblent déconnectés les uns des autres. Il n’y a plus de connections de cœur à cœur entre les gens. Les informations transitent d’une personne à l’autre, mais aucune réelle communication ne se fait. La technologie se développe, mais le cœur est mis de côté. Les gens comprennent ce qui se passe, mais leur cœur est vide. »

Propos recueillis par Victor Lopez à Naha le 23/04/2017.
Traduction : Eiko Mizuno-Gray
Photos par Elvire Rémand.

Remerciements : Momoko Nakamura, Aki Kihara et toute l’équipe du festival d’Okinawa.