« J’ai envie de continuer à mettre en scène les minorités dans mon cinéma »

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Depuis 20 ans et sa Camera d’or pour son premier film Suzaku (1997), Naomi Kawase évolue dans la lumière bienveillante de Cannes, où elle est venue présenter son nouveau film Vers la lumière, en compétition officielle. Elle a accepté de nous parler de son beau film, relatant la rencontre entre une jeune audio-descriptrice incarnée par Ayame Mizaki et un photoraphe devenant aveugle, interprété par Masatoshi Nagase.

L’an passé, alors que vous dirigiez la Cinéfondation (lire ici ), vous nous disiez réaliser un film sur le cinéma. Est-ce que vous définiriez toujours Vers la Lumière ainsi ?

Oui, exactement ! (en français). C’est un film sur le cinéma, c’est un film sur l’amour du cinéma et c’est aussi un hommage au cinéma.

arton35259Est-ce que cela explique le titre : Hikari (Lumière) ?

J’ai conscience que c’est un titre difficile, car chacun a une vision différente de la lumière, et c’est d’une certaine manière limiter cette vision à la mienne, à ce qu’est la lumière pour moi. Je me disais que le fait d’arriver à assembler ma vision de la lumière et celle des autres serait difficile, mais en même temps, la lumière est tellement importante que j’ai relevé ce défi. J’aime plus que tout la lumière et je voulais dans ce film exprimer les possibilités qu’offre le cinéma.

Comment avez-vous travaillé avec votre directeur de la photographie pour capter la lumière si particulière du film ?

Je connais les gens avec qui je travaille, que ce soit mon chef-opérateur ou les personnes en charge de la lumière, depuis plus de 20 ans. Ce sont des gens qui croient à la même lumière que moi. Nous n’avions pas besoin de faire des réunions précises car nous étions portés par les mêmes sentiments. Le travail a consisté à chercher la lumière ensemble.

Comment et pourquoi avez-vous casté Ayame Mizaki ?

Tout d’abord pour son regard, qui est très fort. J’ai senti que son tempérament l’était aussi et ça correspondait parfaitement au personnage. Quand elle est entré au castinf, je me suis dit que Misako était arrivé !

Vous faites beaucoup de gros plan sur son regard. Pourquoi était-ce aussi important de travailler les gros-plans dans ce film ?

C’est pour exprimer le regard des malvoyants. Les personnes qui voient sans handicaps ont un champ de vision élargie, mais les malvoyants ont un regard qui se concentre sur un élément en particulier et ils doivent imaginer le reste. J’ai essayé à travers l’utilisation du gros-plan de mettre en scène quelque chose de proche de cette vision.

Votre film précédent, Les Délices de Tokyo, traitait de la lêpre, celui-ci de la cécité et aussi de la maladie d’Alzheimer : est-ce important pour vous de donner de la visibilité au handicap et aux malades dans le cinéma japonais ?

Oui, tout à fait. J’ai envie de porter mon regard sur le quotidien de personnes sur lesquelles on ne met jamais la lumière des projecteurs. On peut dire que c’est une particularité de mes films. J’ai envie de continuer à mettre en scène les minorités dans mon cinéma, parce que je pense que la réalité ne se limite pas à ce que l’on met généralement sous les projecteurs. J’ai envie de montrer et d’accompagner toutes ces personnes qui souffrent et que l’on ne montre pas et de montrer que la vérité se trouve aussi de leur côté.

Est-ce que vous participez aux versions audio-descriptives pour les malvoyants de vos films ?

Oui, depuis Les Délices de Tokyo. Les audio-descripteurs bénéficient d’aide de l’agence japonaise pour les affaires culturelles. Pour ce film aussi, j’ai obtenu leur soutien. La condition est ensuite qu’il y ait une version audio-descriptive de mon film. Ces malvoyants attendent vraiment l’occasion de voir des films. On a tendance à oublier leur présence, mais ils sont nombreux et évoluent dans cette société où il est difficile de vivre. C’est pour cela que le gouvernement propose des aides et des subventions pour développer l’audiodescription. Un audio-descripteur a supervisé le film et il m’a donné toute sorte de conseils pour réaliser le film. Vers la lumière est un film très difficile à audio-décrire.

Le film se conclue sur des images de malvoyants regardant un film. Comment les avez-vous tournées ?

Pour tourner cette scène, j’ai fait venir des figurants, qui ont assisté à une projection de Voyage à Tokyo de Ozu.

ibrahimmaalouf2011_2cdenisrouvreLa bande sonore est très travaillée et c’est Ibrahim Maalouf qui signe la musique. Comment avez-vous travaillé avec lui ?

Ibrahim est libanais, tout comme la monteuse du film, Tina Baz, qui me l’a présenté. Je lui ai montré le scénario et des images, à partir desquelles il a improvisé. Il y a certaines mélodies particulières à Beyrouth qui ressemble à des mélodies japonaises. Quand je me suis rendu-compte de ces similitudes, je me suis dit qu’il y avait une possibilité de collaboration. Il a improvisé et j’ai choisi plusieurs sons. Pour le climax, il a tout improvisé en regardant la scène et tout a été utilisé tel quel. J’ai vraiment l’impression d’une harmonie entre nos univers.

C’est vous qui avez tourné le film dans le film, mais qui a pris les photos du personnage du photographe incarné par Masatoshi Nagase ?

C’est lui-même. Il est aussi photographe, mais ce sont des œuvres qu’il a pris dans le passé et qu’il n’a jamais présenté.

On a l’impression depuis Les Délices de Tokyo que votre cinéma va vers une plus grande accessibilité. Est-ce que vous en avez conscience et souhaitez-vous poursuivre dans cette voie ?

C’est une question d’histoire originale, suivant si je pars d’une histoire qui existe ou pas. J’insuffle ensuite mon originalité dans ma manière de filmer, de monter… Pour Les Délices de Tokyo, il y avait un roman à l’origine et c’est peut-être pour cela que le film est plus accessible. Mais en tout cas, je veux continuer à entreprendre toutes sortes de challenges.

Vous travaillez déjà sur un nouveau film ?

Je suis en train d’écrire un scénario sur l’adoption et la naissance. C’est l’histoire d’une femme qui ne voulait pas avoir d’enfant mais qui en a un, et d’une autre qui veut avoir un enfant mais qui n’y arrive pas.

Propos recueillis par Victor Lopez à Cannes le 24/05/2017.

Traduction de Miyako Slocombe.

Remerciements : Viviana Andriani & Audrey Grimaud.