Une approche du Wabi

Pour expliquer le wabi  , on a souvent recours à une liste de termes dont tout ou partie peut le décrire : simplicité, solitude, nature, asymétrie, rudesse, persistance, plénitude, humilité, ténacité, rusticité… Là se joue quelque chose qui tient à la fois de la lutte et de la résignation, à l’image d’une personne debout et bien campée face aux déferlantes. Une alliance des contraires chère à la philosophie zen. Cependant, pour être tout à fait exacte, le wabi n’est pas l’instant où la personne se tient ainsi, mais le moment suivant : celui où l’océan se calme, où tout se tait et où l’individu qui a supporté, qui a vacillé, qui s’est peut-être effondré, enfin, se dilue dans le repos et le silence. Le wabi est un état de grâce brisée, mais entière.

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© Jordy Meow – http://japonsecret.fr

Un autre angle d’approche de cette notion apparaît lorsqu’on considère les conditions climatiques et géologiques auxquelles est soumis le Japon. Vous le savez, l’archipel s’avère souvent malmené : entre les typhons, les tsunamis et les séismes, les habitants se heurtent à plusieurs de ces catastrophes en une seule vie. D’ailleurs, pour certains chercheurs, de tels phénomènes spectaculaires et ravageurs se trouvent à l’origine de la création des kami : ces divinités, ou esprits, sont définies comme des êtres qui peuvent nous exalter ou nous foudroyer de terreur – parfois les deux en même temps. Le wabi peut être lu comme le contrepoint humble et presque misérable qui met en lumière la grandeur de la nature. Dans ce rapport des contraires, la majesté d’un espace n’est que plus vibrant et accessible porté à l’aune d’un repère modeste. Les opposés se mettent en valeur et se complètent.

L’une des conséquences de ces déchaînements est que l’humain ne se ressent pas comme supérieur à la nature ; au contraire, il s’inscrit en elle, s’adapte à ses forces et à ses éclats. Le courant wabi est à cette image. Il devient alors à la fois un miroir, un rappel et un encouragement. Il parle à celle ou celui qui le contemple d’acceptation et de persistance. Le ciel nous est tombé sur la tête ? Qu’importe, si on est toujours là, alors on a une chance de se relever. Il peut être intéressant de rapprocher cette façon de penser d’une anecdote qui s’est déroulée dans les mois suivant la catastrophe de Fukushima – et, même si on en a moins parlé, la dévastation de la région de Sendai par le tsunami. Un appel avait été lancé sur la plate-forme DeviantArt pour envoyer des illustrations en soutien aux Japonais. Si ceux-ci ont été touchés par le mouvement et les très nombreuses participations, ils ont en revanche été interpellés par la tristesse et les représentations déprimantes du cataclysme. Encouragés en cela par le gouvernement, ils étaient déjà passés à une étape de réaction et, quand c’était possible, de reconstruction*. Le wabi est à la fois témoin et rappel de la faculté de résilience présente partout dans la nature et puisque l’humain s’y inscrit pleinement, en nous-mêmes également. Il rejoint le sabi en cela qu’il porte en lui la conviction d’une d’impermanence qui est pourtant sous-tendue par un motif persistant. Là où le sabi est endurance, le wabi est adaptation.

© Jordy Meow - http://japonsecret.fr
© Jordy Meow – http://japonsecret.fr

L’objet wabi est ce qui continue d’exister, par sa présence inexpugnable et fragile, dans un cadre hostile et qui, au-delà de la simple survie, y atteint un état de grâce et d’harmonie déstructurée qui nous saisit le cœur.

Le wabi sabi est donc une admiration et un élan de compassion pour ce qui a traversé le temps, passé les obstacles et qui se trouve encore là, envers et contre tout. Il y a de la tristesse à la pensée des épreuves qui l’ont malmené et simultanément, le sentiment d’un grand calme car la survie est possible : l’existence – de la poterie, d’un arbre, d’une maison, d’un simple poteau planté sur une plage – reste du domaine de l’expérience sensorielle. L’annihilation n’a pas eu lieu. Ébréchée, malmenée, la chose tient encore. Et davantage : elle est capable d’entrer en résonance avec nous et de nous transmettre une émotion.

Le wabi sabi, tout à la fois, nous ramène à notre état d’impermanence et d’êtres fragiles et nous offre malgré cela de la quiétude à travers l’espoir et une expérience de la ténacité que nous vivons par transfert – et même, pourrait-on dire – en résonance avec l’objet observé.

 

Lectures conseillées :

– Article Une approche de l’impermanence, de Yamaori Tetsuo : http://www.nippon.com/fr/in-depth/a02903/
– Wabi-Sabi à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes, de Leonard Koren, éd. Sully
– Article Exploring Japanese Art and Aesthetic as Inspiration for Emotionally Durable Design, de Pui Ying Kwan

 

* Avec pour contrepartie de faire taire des voix qui s’élevaient, soit en narratrices du traumatisme, soit en hérauts des risques de contamination.